
Si on ne lui faisait pas remarquer aussi souvent leur troublante ressemblance physique, Camille se demanderait volontiers s'il est bien le fils de son père. Il est la seule personne que Camille connait qui a l'audace de donner son avis sur le PPF (paysage politique français) sans avoir jamais voté de sa vie. Sa mère a, elle au moins, l'hypocrisie d'ajouter : "mais de toute façon cette année je m'inscris sur les listes électorales parce que là, il y en a vraiment marre". Il faut dire que Camille a toujours pris l'habitude de dire plus jeune : "celui qui ne vote pas ne critique pas". Ce qui met son père dans tous ses états. D'ailleurs Camille a remarqué que Père ne s'énerve que lorsqu'il a tort. Sans doute pour s'assurer que ses propos seront validés pas sa suiveuse de femme qui, en toute bonne mondaine qu'elle est, reprend le patriarche sur la forme et non sur le fond, donnant satisfaction aux deux partis. Camille, réjoui de voir son père repris en perd toute argumentation. Et ce dernier voyant son épouse lui donner raison ne peut s'empêcher de penser que "la famille a parlé". Camille s'est très vite lassé des discussions politiques en famille, persuadé qu'il n'y a pas de bonne ou mauvaise façons de gouverner un pays mais plutôt de pires ou de "moins pires". Non ce qui énerve Camille ce ne sont pas les positions politiques de son non-votant de père, c'est plutôt sa mauvaise foi. Un père qui dit "non" même quand il finit par répéter l'exact propos de son fils, forcément, ça énerve un tantinet à la longue. Camille laisse courir, tout comme il a appris à ignorer les remarques racistes, sectaires ou fascistes. "Inutile de se battre, la cause est perdue d'avance et de toute façon, dieu merci, ils ne votent pas".
En revanche, quand son tout aussi xénophobe d'oncle (et parrain) glisse une subtile pique homophobe dans son discours, Camille a soudainement envie de se lever pour tester la résistance de son front sur le nez du dit parrain. Mais bien sûr entre le chapon farci et la bûche glacée, ça ferait désordre. Alors il attend patiemment. Il sait que l'oncle ne pourra se retenir de parler du moteur de sa dernière acquisition avec le vocabulaire d'un acteur de porno et il savoure de le rendre ridicule quand vient l'inévitable discussion sur l'art. Et parce qu'il réussit chaque année à lui entarter intellectuellement la tête dans la crème glacée, Camille tolère que ce ventripotent rougeot soit encore son parrain. Et quand il est un peu chanceux, il assiste à la façon dont sa femme, dont le Q.I. peine à dépasser le nombre d'années de leur mariage, le remet en place devant toute la famille, rappelant à Camille combien le machisme de son oncle est enflé de couardise.
Cette année les indices laissés ça et là n'auront toujours pas porté leurs fruits : pas de chèques-cadeaux mais bien des cadeaux personnalisés de la part du fou du volant et de son écolo (cherchez l'erreur) de femme. Et cette année donc, celle qu'il appelle dans l'intimité "ma foufounette" (d'une voix de castra) a décidé d'offrir à Camille un cadeau, une perle, une pépite de bon goût : Gladiator en édition prestige-sublime-collector-ultime 2 dvds. "Un film beau, dont la violence n'est pas gratuite et dont la profondeur n'a d'égale que sa poésie". Oui, la tante de Camille parle comme ça. Il ne peut s'empêcher d'étouffer un gloussement devant autant de stupidité. Mais s'il veut que sa tante continue de le faire rire de la sorte, il ne faut pas la vexer et accepter son cadeau avec étonnement (facile) et ravissement (un vrai talent d'acteur). Conclure par un "vous n'auriez pas dû" plus pensé que poli et le tour est joué : encore un noël sans tâches de sang sur les murs.













